Ouvriers et bourgeois : le temps de la lutte des classes

Ouvriers et bourgeois : le temps de la lutte des classes

Débat de l'Histoire

60 min.

« La grève dure si les femmes tiennent »

© Michelle Perrot, L’Histoire n° 404 (octobre 2014)

 

Dans le langage courant au XIXe siècle, une ouvrière, c'est d'abord une femme d'ouvrier. Les ouvriers eux-mêmes considèrent qu'une bonne épouse doit être une ménagère. Dans la réalité pourtant, les femmes travaillent aussi en usine, notamment dans le textile. Elles y entrent très jeunes, vers 12 ans, et y restent jusqu'à l'âge du mariage (vers 25 ans) ou du premier enfant. Certaines reprennent ensuite vers 40 ans, une fois les enfants élevés. Mais leur salaire est un « appoint », jamais l'essentiel. Et ce n'est qu'en 1906 qu'une loi permet aux femmes mariées de percevoir leur salaire.

De même, alors que les femmes jouent un rôle dans les révoltes frumentaires de l'Ancien Régime, le monde ouvrier n'attend rien d'elles. Si les femmes participent aux révoltes, c'est avant tout pour soutenir leur mari. C’est particulièrement perceptible chez les mineurs : si trop de femmes sont hostiles au mouvement, la grève ne peut pas marcher. Elles deviennent le ferment de la révolte lorsque le coût de la vie augmente et que le ménage souffre. Zola l'a montré dans son Germinal inspiré de la grève d'Anzin de 1884.

Une fois la grève lancée, les femmes organisent des cuisines collectives, en puisant dans leurs économies. Les grèves de mineurs peuvent alors durer longtemps, parfois plusieurs mois. Si les femmes faiblissent, le mouvement craque. Elles sont également très présentes dans les cortèges, souvent en tête avec leurs enfants, portant drapeaux et bannières. Un rôle symbolique – montrer que les patrons affament des pauvres familles – et de bouclier – la troupe ne tirera pas, pense-t-on, sur des femmes et des enfants.

En revanche, la part des femmes dans les conflits du travail est moindre. Beaucoup moins syndiquées, plus pragmatiques et prêtes au compromis, les femmes sont aussi différentes dans leur mode de manifestation. Leurs cortèges sont festifs : elles font des banderoles, chantent et dansent. Armées de casseroles, elles font du charivari sous les fenêtres du patron ou des contremaîtres. Elles excellent dans l'organisation des cantines. A Voiron (1906), Lucie Baud se disait la « cuisinière de la grève » et se félicitait que « les paysans aiment beaucoup [sa] soupe ».

La situation est encore différente pour les travailleuses indépendantes, notamment dans la confection. Les femmes achetaient leur Singer, prononcée « singère », par abonnement (c'est-à-dire à crédit). Chaque semaine elles venaient chercher les pièces à coudre et rapportaient l'ouvrage fini. Cela permettait de concilier travail domestique et salarié, au prix de journées interminables, à peine interrompues par une légère collation de café et de fromage.

Autour de 1900, des féministes, comme Marguerite Durand et son journal La Fronde, des syndicalistes comme Jeanne Bouvier, ouvrière du textile à Paris, lancent une campagne contre ce sweating system (système de la « sueur »). Cas rare d'alliance interclasses pour la cause des femmes. Cette campagne aboutira, à la faveur de la guerre, qui faisait largement appel au travail à domicile (par exemple pour la fabrication des toiles d'avion), au vote en 1915 d'une loi sur le salaire minimum des ouvrières à domicile.

La Première Guerre mondiale a, en effet, considérablement normalisé la condition et le statut de l'ouvrière, qui n'est plus seulement la femme de l'ouvrier. Les « munitionnettes » ont été le fer de lance des usines d'armements, aux côtés des coloniaux et des immigrés. Mieux payées, elles étaient autonomes et, du coup, plus revendicatives. En 1917, avec les « midinettes » (les ouvrières des ateliers qui faisaient « une dînette » à « midi ») elles font grève pour leurs rémunérations et le droit de se syndiquer. Et aussi pour la semaine anglaise (l'arrêt du travail le samedi à midi), très populaire dès les années 1900.

Après la guerre et un bref moment de décrue, l'expansion des industries mécaniques, notamment automobiles, entraîne leur recrutement alors que déclinent les secteurs traditionnels, domesticité et couture à domicile. A l'usine, les femmes ont plus de droits même si l'égalité n'est pas réalisée. Sous-qualifiées, elles demeurent cantonnées dans les tâches répétitives que favorise le travail à la chaîne et moins payées. Car elles sont femmes avant d'être ouvrières et on le leur fait bien comprendre. Le conflit entre le genre et la classe ne sera réglé que tardivement en Occident.

Avec

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Nicolas Delalande

Nicolas Delalande est professeur au Centre d’histoire de Sciences Po. Ses recherches portent sur l’histoire de l’État, des inégalités et de la solidarité en Europe aux XIXe et XXe siècles. Il a précédemment travaillé sur l’histoire du consentement et des résistances à l’impôt. Il a été l’un des coordinateurs de l’Histoire mondiale de la France, publiée au Seuil sous la direction de Patrick Boucheron, et a également publié Les Batailles de l’impôt. Consentement et résistances de 1789 à nos jours (Seuil, 2011 et nouv. éd. 2014) et La Lutte et l’Entraide. L’âge des solidarités ouvrières (Seuil, 2019).

Michèle Riot-Sarcey

Michèle Riot-Sarcey,

Historienne, professeur émérite des Universités, a publié plusieurs ouvrages et de très nombreux articles, sur le féminisme, l’utopie, le genre, la démocratie, l’histoire politique, les révolutions du XIXe siècles … Walter Benjamin et l’écriture de l’histoire.  Son champ de recherche aujourd’hui s’étend au XXe siècle, tout en poursuivant ses travaux autour de l’utopie, l’émancipation et les discontinuités historiques.

 

Parmi ses ouvrages, nous pouvons citer:

 

Le Réel de l'utopie, Essai sur le politique au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, octobre 1998.

En collaboration avec Maurizio Gribaudi, 1848, Une Révolution oubliée, la Découverte, 2008

Histoire du féminisme, édition la Découverte, 2002/2006

Dictionnaire des utopies, en collaboration avec Thomas Bouchet et Antoine Picon, Larousse 2002-2006

Le procès de la liberté, Editions de la Découverte, janvier 2016, prix de l’essai, Le Monde France Culture,  Pétrarque 2016

 Le genre en questions, recueils d’article publiés sur le genre, histoire, politique, aux Editions Créaphis février 2016

En collaboration avec Claudia Moatti, un ouvrage collectif, Pourquoi se référer au passé ? janvier 2018, Editions de l’Atelier

À dirigé le livre collectif, De la Catastrophe, l’homme à l’œuvre, du déluge à Fukushima, Editions du Détour, 2019,

Dernier ouvrage, en collaboration avec Jean-Louis Laville, Le Réveil de l’utopie aux Editions de l’Atelier, février 2020

xavier vigna

Xavier Vigna

Xavier Vigna est professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris Nanterre et membre du laboratoire IDHES. Ses thèmes de recherche sont l'histoire du travail, l'histoire sociale, l'histoire des mondes ouvriers. Parmi ses publications : L'espoir et l'effroi. Luttes d'écritures et luttes de classes en France au XXe siècle (La Découverte, 2016), Les ouvriers. La France des usines et des ateliers (1880-1980) (Les Arènes, 2014) et Histoire des ouvriers en France au XXe siècle (Perrin, 2012).

Ariane Mathieu

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