L'Eglise et la République

L'Eglise et la République

Débat de l'Histoire

60 min.

Une loi peut être de combat ou d’apaisement. La loi de séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905 mérite d’être qualifiée de loi d’apaisement. Un apaisement voulu et compris sur le moment-même, à la fois par les laïques et les catholiques modérés, contre les extrémistes de leurs camps. Au sortir de l’affaire Dreyfus, les anticléricaux peuvent se classer en trois groupes. D’abord une extrême gauche libre-penseuse et antireligieuse, forte de 50 à 60 députés après les élections de 1902 favorables à la gauche. Elle soutient des propositions qui prévoient de déclarer biens nationaux les propriétés ecclésiastiques et de faire gérer les églises par des « conseils communaux d’éducation sociale ». Comme sous la Révolution, il s’agit de réduire à néant une influence religieuse confondue avec la puissance sociale de l’Église catholique. Le second groupe ne s’en prend pas à la religion mais attend que la loi de séparation sonne le début de la fin pour l’Église comme institution. Privée du soutien juridique et financier de l’État, peu habituée à la concurrence religieuse, elle pourrait voir une part de ses fidèles et de ses prêtres passer aux diverses Églises de la Réforme ou rejoindre des courants schismatiques que l’autorité ecclésiastique n’aurait plus les moyens de briser. Vieille crainte de tout gouvernement, depuis la monarchie et Napoléon : un contre-pouvoir épiscopal. En fait, la loi est issue d’autres travaux, conduits par un troisième courant, plus modéré. Aristide Briand, en juin 1903, est nommé rapporteur de la commission chargée d’élaborer la proposition de loi à partir du texte déposé le 7 avril 1903 par le député socialiste du Rhône et fils de pasteur Francis de Pressensé, et cosignée par 56 députés, dont les socialistes Jaurès et Briand ou le radical Ferdinand Buisson. Socialiste indépendant, Briand apparaît en 1905 comme une figure de la gauche modérée. Il s’est attaché deux jeunes juristes, le Juif Paul Grunebaum-Ballin et le fils et frère de pasteurs Louis Méjan dont les notes révèlent combien il était soucieux d’aboutir à une loi qui ne blesse ni le sentiment religieux en général ni l’Église catholique. En témoigne la délicate disposition sur les « associations cultuelles » : si elles se forment sans contrôle de l’évêque, les laïcs pourront les transformer à leur guise, tandis que les soumettre à l’évêque, c’est sauvegarder l’organisation traditionnelle. Le législateur choisit pourtant cette dernière option, spécifiant que les associations se conformeront « aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice ».

 

L’article est voté par 482 voix contre 52 le 22 avril 1905. L’Église conserve le contrôle des associations, mais l’essentiel est ailleurs : la loi peut passer. « La séparation est faite ! » s’écrie Jaurès. À l’extrême gauche libre-penseuse qui renâcle, Briand répond : « Vous voulez une loi qui soit braquée sur l’Église comme un revolver ? Ah ! vous serez bien avancés quand vous aurez fait cela ! Et si l’Église ne l’accepte pas, votre loi ? » Fermeté et sens du compromis ont payé : le 3 juillet, la loi est votée par 341 députés contre 233, une majorité plus forte qu’attendu ; le Sénat confirme le 6 décembre, 181 voix contre 102. La loi de séparation des Églises et de l’État est signée le 9 décembre et promulguée le 11. L’objectif de Briand a été atteint, surtout si l’on examine les deux premiers articles de la loi. Le plus cité est le second : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Quant à l’article 1, qui aurait dû mieux marquer la mémoire nationale, il établit avec force que, si la République ne « reconnaît » aucun culte, elle « assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » L’Église catholique y perd ses anciens privilèges mais la France devient enfin une sorte de libre marché du religieux. Le 2 janvier 1907 et le 13 avril 1908, deux autres lois règlent les questions relatives à la propriété des bâtiments et à l’utilisation des églises par les curés. Tout est en place pour que l’Église catholique finisse par accepter une loi que les protestants et les Juifs avaient immédiatement approuvée. A ce titre, la loi de 1905 a bien été d’apaisement, en dépit du bruit et de la fureur qui l’ont environnée. Péguy l’a vu d’emblée, qui, après avoir fustigé le « césarisme en veston » de Combes, s’est réjoui dans le même texte Notre patrie, en octobre 1905, que la séparation ait révélé « un effort sincère de libération mutuelle ». « En un mot, elle n’avait point été combiste, mais beaucoup plus républicaine. »

« 1905, une loi d’apaisement »

© Patrick Cabanel, L’Histoire n° 289 (juillet-août 2004).

Avec

Michel Winock

Michel Winock

Historien spécialiste de la République française ainsi que des mouvements intellectuels et politiques, Michel Winock est co-fondateur de la revue L’Histoire. Également professeur émérite à Sciences Po et écrivain, il est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels Madame de Staël (Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux, 2010), Clemenceau (2007), Le Siècle des intellectuels (Prix Médicis essai) et récemment Charles de Gaulle : un rebelle habité par l’histoire (Gallimard – L’esprit de la cité, 2019). Michel Winock est également membre du conseil d'administration du Festival du film d'histoire.

jacqueline lalouette

Jacqueline Lalouette

Spécialiste d'histoire politique et religieuse, Jacqueline Lalouette est membre de l'Institut universitaire de France et professeur d'histoire contemporaine à l'université Lille-III. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels La libre-pensée en France, 1848-1940 (1997) ; La Séparation des Églises et de l'État (2005) ; Les religions à l'école : Europe et Amérique du Nord. XIXe-XXe siècles (dir. 2011) ; La séparation des Églises et de l'État - Genèse et développement d'une idée (1789-1905) La République anticléricale, XIXe-XXe siècles (2002).

Véronique Grandpierre

Véronique Grandpierre

Véronique Grandpierre est  historienne, inspectrice référente "laïcité et faits religieux" à l'Académie de Paris.

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