1848 : printemps des peuples ou utopie brisée ?

1848 : printemps des peuples ou utopie brisée ?

Débat de l'Histoire

60 min.

« Les espoirs fous des républicains de 1848 »

© Michel Winock, L’Histoire n° 368 (octobre 2011)

 

 

« Quel est ton nom, Révolution de 1848 ? - Je m'appelle Droit au Travail. » Ces paroles de Proudhon attirent notre attention sur la dimension sociale des journées de Février, d'où sortirent le Gouvernement provisoire, la proclamation de la république, l'établissement du suffrage universel et l'abolition de l'esclavage. En effet, si le déclencheur de la révolution a été politique, le soulèvement populaire qui provoqua la chute de Louis-Philippe était mû par la crise économique. 

En 1848, la plus importante des revendications, lancées sous les fenêtres de l'Hôtel de Ville, était le « droit au travail ». Louis Blanc, membre du gouvernement, rédigea alors un décret, avec Flocon et Ledru-Rollin : « Le Gouvernement provisoire de la République française s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail. Il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens. » La Commission chargée de le mettre en œuvre rassemblait des délégués des différents métiers, patrons et ouvriers, sous la présidence de Louis Blanc et la vice-présidence d'Albert, le premier ouvrier membre d'un gouvernement.

Un autre décret donnait naissance aux Ateliers nationaux, destinés aux chômeurs, sous la direction d'Émile Thomas. Dès la fin avril, près de 100 000 sans-emploi s'y étaient inscrits, où chacun recevait 2 francs par jour puis 1,50 franc et 1 franc, sans avoir à exécuter de réels travaux pour la plupart, tant l’improvisation avait présidé à la générosité forcée du gouvernement. L'histoire de ces Ateliers nationaux donne la note tragique à une révolution qui avait commencé par l'apothéose des prolétaires : « Chapeau bas devant la casquette/ A genoux devant l'ouvrier ! » L'illusion lyrique, cette expression qu'on inventa pour caractériser les fraternisations et l'apparente réconciliation des classes sociales des débuts de la révolution de 1848, avait atteint son acmé. Très vite, l'Assemblée constituante et sa Commission exécutive déçurent les espérances ouvrières. Dans les salons bourgeois et sur les rangs de l'Assemblée, on proteste contre le coût des Ateliers nationaux, on s'inquiète de la propagande socialiste dans les réunions d'autant plus fréquentées que le désœuvrement est la règle. Le 21 juin 1848, les Ateliers nationaux sont dissous. Les ouvriers de 18 à 25 ans doivent s'enrôler dans l'armée ; les autres devront gagner les chantiers de province, en Sologne, dans les Landes... Le 23 juin, l'insurrection commence, opposant les ouvriers aux bourgeois et petits-bourgeois de la garde nationale, commandée par le général Cavaignac. Au bout de trois jours de guerre civile, l'insurrection est vaincue. 

Lorsque la Constitution fut préparée par l'Assemblée constituante, la question sociale et la question du droit au travail furent évidemment abordées. Les partisans de l'inscription du « droit au travail » dans la Constitution furent mis en minorité. On lui objecta d'encourager la « fainéantise » et la « débauche » ; surtout la majorité – libéraux et conservateurs – craignirent qu'un tel droit n'aboutisse à une étatisation, antichambre du socialisme. Marx n'écrira-t-il pas dans Les Luttes de classe en France, 1848-1850« Derrière le droit au travail, il y a le pouvoir sur le capital, derrière le pouvoir sur le capital l'appropriation des moyens de production, leur subordination à la classe ouvrière associée. » Au demeurant, la question sociale était posée. Tocqueville et son ami Beaumont, pourtant adversaires de ce nouveau droit, n'en reconnaissaient pas moins que « la révolution de Février a un sens social qui doit être déterminé en tête de la Constitution même ». L'article 13 traduit ce souci : « La Constitution garantit aux citoyens la liberté du travail et de l'industrie. La société favorise et encourage le développement du travail par l'enseignement primaire gratuit, l'éducation professionnelle, l'égalité de rapports, entre le patron et l'ouvrier, les institutions de prévoyance et de crédit, les institutions agricoles, les associations volontaires, et l'établissement, par l'État, les départements et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés ; elle fournit l'assistance aux enfants abandonnés, aux infirmes et aux vieillards sans ressources, et que leurs familles ne peuvent secourir. » Le flou du texte n'empêchait pas la nouveauté. Le principe d'égalité ne pouvait plus être réduit à son seul aspect juridique ; un droit social nouveau s'était imposé aux esprits avancés. Le travail avait fait son entrée dans les préoccupations du législateur.

Avec

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Sylvie Aprile

Sylvie Aprile est professeure d'histoire contemporaine à l'Université Paris Nanterre. Spécialiste de l'histoire politique et sociale de l'Europe du XIXe siècle et en particulier de l'histoire des révolutions et de 1848, elle a publié de nombreux articles et ouvrages traitant de la question européenne, des mouvements révolutionnaires, des exils et des mobilités féminines, dont Le siècle des exilés, bannis et proscrits (de la Révolution française à la Commune) (Éd. du CNRS, 2010).

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Quentin Deluermoz

Quentin Deluermoz est maître de conférences à l'Université Paris 13. Ses recherches portent sur l'histoire sociale et culturelle des ordres et des désordres au XIXe siècle (France, Europe, empires). Parmi ses ouvrages : Commune(s), 1870-1871 : une traversée des mondes au XIXe siècle (Seuil, 2020) ; Pour une histoire des possibles. Approches contrefactuelles et futurs non advenus du passé (avec Pierre Singaravélou, Seuil, 2016) ; Le Crépuscule des révolutions, 1848-1871 (Seuil, 2014).

Crédit photo : Emmanuelle Marchadour

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Emmanuel Fureix

Emmanuel Fureix est maître de conférences (IUF) à l'université Paris-Est Créteil. Spécialiste d'histoire politique et culturelles, il a notamment publié Le siècle des possibles. 1814-1914 (PUF, 2014) et, avec François Jarrige, La modernité désenchantée. Relire l'histoire du XIXe siècle français (La Découverte, 2015).

Valérie Hannin

Valérie Hannin

Professeure agrégée d'histoire au lycée Racine (Paris 8e), Valérie Hannin est directrice de la rédaction de la revue L'Histoire. Elle a été membre du Haut Conseil de l'éducation de 2005 à 2012.

Elle est également membre du conseil d’administration du Festival du film d’histoire. 

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