Le Puits et le pendule

le puits et le pendule

Le Puits et le pendule

Alexandre Astruc

1964

37 min.

Le Puits et le pendule

Victime du jugement implacable de l'Inquisition espagnole, un prisonnier se retrouve face à sa sentence et à l'arrivée imminente de la mort. En proie à une terrible détresse psychologique, il affronte le supplice du puits et le balancement meurtrier du pendule…

« Je ne pouvais pas douter plus longtemps du sort qui m’avait été préparé par l'atroce ingéniosité monacale. Ma découverte du puits avait été devinée par les agents de l'Inquisition […] J’avais évité le plongeon par le plus fortuit des accidents, et je savais que l'art de faire du supplice un piège et une surprise formait une branche importante de tout ce fantastique système d'exécutions secrètes. » – Edgar Poe, « Le Puits et le Pendule »

L’effet unique.En France, Edgar Allan Poe est indissociable de Charles Beaudelaire. Éperdu dadmiration, lauteur des Fleurs du Maltraduit en effet les contes de Poe dans deux recueils assemblés par ses soins, parus respectivement en 1856 et 1857[1] : Les Histoires extraordinaireset Les Nouvelles Histoires extraordinaires. Étonnament, cest dans le second que lon trouve la plupart des titres qui ont fait la gloire de Poe : « Le Chat noir », « La Chute de la Maison Usher », « William Wilson[2] », « Le Masque de la mort rouge » et « Le Puits et le Pendule[3] ». 

Limage que le lecteur français se fait dEdgar Poe est souvent celle dun génie prématurément miné par lalcool. Image qui convoque également une prose sophistiquée, baroque, propice au délire – très colorée, on le voit, par le propre style de Beaudelaire et par une certaine idée du romantisme. 

Se confronter à la prose de lAméricain produit pourtant une impression toute autre. Pour erratique quait été la trajectoire de Poe et son addiction occasionnelle à lalcool, cest la rigueur analytique du style – une densité souvent austère qui na rien de « délirant » ou d’éthéré – qui frappe le lecteur. Cette rigueur découle dune théorie de « leffet unique » que Les Éditions de Londres[4]définissent comme « la recherche d'une certaine forme d'harmonie, de perfection, par l'organisation de tous les éléments du texte vers un équilibre parfait, d'où tous les aspects non essentiels et nécessaires auraient été gommés.[5] » Théorie mise en pratique dès le fameux « Double Assasinat dans la rue Morgue », qui ouvre les Histoires extraordinaireset invente pour ainsi dire, avec le personnage de linspecteur Dupin et ses extraordinaires qualités déductives, le roman policier.

Poe-Astruc.Au milieu des années 1960, Alexandre Astruc se tourne vers le petit écran, après avoir joué le rôle dun théoricien pour la Nouvelle Vague[6]et réalisé plusieurs films (La Proie pour l’ombre, 1961 ; L’ Éducation sentimentale, transposition contemporaine du roman de Gustave Flaubert, 1962) qui peuvent être apparentés au mouvement. 

Le Puits et le Penduleest le premier conte dEdgar Poe quAlexandre Astruc met en scène, mais pas le dernier : dans le cadre de deux séries télévisées, il adapte également La Lettre volée(en 1975) et La Chute de la Maison Usher(en 1981)[7]. Il est dailleurs intéressant de comparer son apport à Edgar Poe en cette année 1964, alors même quaux États-Unis, le producteur-réalisateur Roger Corman boucle un cycle de huit adaptations de Poe tournées entre 1960 et 1964 pour le petit studio American International Pictures (A.I.P.). Sept dentre elles ont pour vedette Vincent Price et la version Corman du Puits et le Pendule(1961) est le deuxième film du cycle, après le succès de La Chute de la maison Usher. Il est difficile dimaginer des partis-pris plus radicalement opposés entre les deux traitements – conditionnés à la fois par les moyens mis en œuvre et des choix esthétiques. Chez Corman, rôle essentiel de la couleur, de l’écran large, de la théâtralité assumée et expressive de Vincent Price, du sadisme associé à la chambre des tortures située au sous-sol de limposant château des Medina. Sans oublier, évidemment… un rapport très très lointain avec le récit dEdgar Poe ! 

Chez Astruc, au contraire, voix-off reprenant de larges extraits du texte original, noir et blanc charbonneux, économie de moyens et resserrement du décor qui va dans le sens de cette focalisation sur le narrateur et les épreuves successives auquel il est soumis. Pourtant, ces choix ne sont pas nécessairement anti-spectaculaires. Particulièrement oppressant, le film réussit des plans-tours de force comme celui où, dans la même composition savamment orchestrée, le narrateur est assailli par les rats qui grignotent ses liens tandis que l’énorme pendule frôle sa poitrine. À ses débuts, Alexandre Astruc avait pratiqué et défendu le court métrage et il se montre très à laise dans ce format quil pratiquera à nouveau dans Évariste Galois.

 

[1]           Un troisième recueil d’Edgar Poe, Histoires grotesques et sérieuses, toujours traduit et « conçu » par Beaudelaire, paraît en 1864. Par ailleurs, c’est en 1857 que paraît la première édition des Fleurs du Mal, suivie de trois autres – la dernière posthume – jusqu’en 1868. 

[2]           Adapté par Louis Malle dans le film à sketches Histoires extraordinaires(1968), avec Alain Delon dans le rôle-titre et Brigitte Bardot. Les deux autres contributeurs du film sont Federico Fellini et Roger Vadim.

[3]           « Double Assassinat dans la rue Morgue » et « Ligeia », quant à eux, sont intégrés au premier volume.

[4]           Éditeur en ligne d’ouvrages numériques, parmi lesquels plusieurs contes de Poe proposés en version bilingue. Les textes sont accompagnés de présentations pertinentes et soignées.

[5]           https://www.editionsdelondres.com/Poe-Edgar-Allan

[6]           Rôle qu’il réfute d’ailleurs avec véhémence. Ne déclarait-il pas en 2002 : « Ce qui m'horripile est la filiation qu'on m'attribue avec la Nouvelle Vague. Cent fois, on m'a dit : "Vous êtes l'inventeur de la Nouvelle Vague, la caméra-stylo a initié le mouvement…" Pour moi, il y a Godard, qui a du génie, et Rohmer, grand cinéaste. Le reste, je peux m'en passer. », repris dans « Alexandre Astruc pose la “caméra-stylo”, Libération, 19 mai 2016.

[7]           Cette dernière fait partie d’une anthologie en six épisodes évidemment baptisée Histoires extraordinaires. Maurice Ronet, qu’Alexandre Astruc venait de faire tourner dans L’Éducation sentimentaleet qui incarne le personnage-narrateur du Puits…, en réalise deux, Le Scarabée d’oret Ligeia.

Fiche du film

Réalisateurs(trices)

Alexandre Astruc

Année

1964

Durée

37 minutes

Date Sortie française

Jeudi 9 janvier 1964

Auteur(s) / Scénario

Alexandre Astruc

Détails

Interprètes

Avec Maurice Ronet (le prisonnier).

D'après

D'après la nouvelle de Edgar Allan Poe 

Direction photographie

Nicolas Hayer 

Montage

Monique Chalmandrier 

Couleur

N&B

Son

Paul Bonnefond

Pays

France

Critiques