Elena et les hommes

"Elena et les hommes" de Jean Renoir

Elena et les hommes

Jean Renoir

1956

96 min.

VF

Veuve d'un prince polonais, Elena vit à Paris où elle n’a qu’une passion : se rendre utile. Ayant favorisé le succès d'un jeune compositeur, elle accepte la demande en mariage de l’industriel Martin-Michaud. Mais Henri de Chevincourt la persuade de rencontrer le Général Rollan, que tout Paris acclame…

Après son retour en France, Elena et les hommesforme dans l’œuvre de Jean Renoir une sorte de trilogie (en couleurs) avec Le Carosse d’or(1952) et French Cancan(1954) – trilogie consacrée aux différentes facettes du monde du spectacle, de lamour et des apparences. Ici, le lien avec le spectacle est périphérique et indirect : il sest pour ainsi dire communiqué à la sphère politique et à ses intrigues[1]

Du boulangisme.Lidée première de Renoir, après laccord de principe dIngrid Bergman, cest de consacrer un film à la figure du général Boulanger. Ce militaire de carrière a donné son nom à un mouvement politique (le « boulangisme ») prospérant sur la soif de revanche anti-prussienne qui suit la défaite de 1870. Boulanger est une figure contradictoire : aux côtés des forces de lordre versaillaises, il participe à la tête du 114e régiment dinfanterie aux massacres de la Semaine sanglante, durant la Commune. Il brûle les étapes au cours dune fulgurante ascension qui le voit devenir le plus jeune général de larmée française, puis un ministre de la Guerre respecté, séduisant aussi bien les républicains que les nationalistes. Ses discours et sa politique très virulents à lencontre de lAllemagne réactivent pourtant l’éventualité dun conflit armé entre les deux pays. Boulanger est évincé du gouvernement et cest alors que naît le boulangisme en tant que mouvement politique, soutenu à la fois par les nationalistes, les bonapartistes et enfin les monarchistes. Ses alliés du moment éloignent irrésistiblement Boulanger de la sphère républicaine, alors même quil finit par être élu à la Chambre des députés. Ses conseillers ainsi quune partie de son électorat lamènent à jouer avec lidée dun coup d’État. La levée de son immunité parlementaire et limminence dune arrestation le contraignent à fuir en Belgique où il va résider durant quatre ans. Entretemps, il est jugé et condamné en France par contumace. Le 30 septembre 1891, Boulanger se donne la mort sur la tombe de sa maîtresse, décédée deux mois plus tôt de la tuberculose. Sur son monument funéraire, il avait fait graver les mots : « À bientôt ».

De Boulanger à Rollan – et à Élena.On comprend que Renoir se soit intéressé à ce destin hors norme. Mais il envisage surtout de donner à cette histoire une tonalité comique, et même burlesque – très éloignée de lissue et des résonnances tragiques spontanément convoquées par la trajectoire de Boulanger. Prudent, le cinéaste savise surtout quen ce milieu des années 1950 les descendants de Boulanger sont toujours de ce monde ; ils risquent de ne guère apprécier cette réécriture de lhistoire… 

Renoir change donc ses plans et se replie sur le territoire de la fiction. Le général Boulanger devient le général Rollan, dont la présence dans le récit est largement éclipsée par celle dElena Sorokovska. Et un carton liminaire achève « douvrir le parapluie » sur la production : « Le scénario et les personnages de ce film sont purement imaginaires et les évènements représentés ne sauraient être considérés comme mettant en cause des personnes ayant existé. Lintrigue étant de pure fantaisie, les auteurs nont entendu faire aucun rapprochement avec quelque évènement que ce soit. » Pourtant il ne fait pas de doute que Rollan sinspire de Boulanger, en particulier au moment crucial où, délaissant livresse de ses succès politiques, il se résoud à la fuite. 

Toutefois, les changements opérés par Renoir très peu de temps avant le tournage contraignent le film, déjà doté dun budget insuffisant, à linstabilité de limprovisation. Un « accident » que le cinéaste accueille à la fois avec résignation et, peut-être, une joie secrète[2]. Mais cumulé avec la contrainte dun tournage en deux versions (française et anglaise[3]), il lui laissera le souvenir dun exercice difficile où, selon ses termes, « c’était le casse-gueule tous les jours, dont je me tirais par des pirouettes, des tours de passe-passe. » Au rang des regrets du maître, celui de navoir pu intégrer une scène de revue (au sens militaire, et non musical), la dernière opérée par Boulanger avant sa fuite : « Les soldats portaient une petite barbiche en pointe, comme le général lui-même. Or le jour de cette revue, ses troupes sont apparues devant le général avec le menton entièrement rasé. Ce triomphe de l’idée républicaine s’exprimant par un coup de rasoir me semblait tout à fait cinématographique et je regrettais bien de ne pas pouvoir le mettre dans mon film.[4] » Affirmation qui corrobore dautant plus la proximité de Boulanger avec le personnage « fictif » interprété par Jean Marais. 

Sur le plan visuel, Renoir tire son film vers la fantaisie, la couleur et le mouvement, qui caractérisaient déjà French Cancan. La couleur, avec le fil conducteur de la marguerite-talisman dElena, lentraîne vers limpressionnisme et Auguste Renoir, notamment dans les scènes de foule qui caractérisent la première partie[5]; le mouvement linscrit dans une communauté dapproche avec le cinéma dOphüls – les deux artistes traitant la légèreté et la gravité comme les deux faces dune même médaille et produisant, à travers des personnages de femmes ou dindividus faussement frivoles, de singuliers manifestes sur la profondeur des apparences. 

 

 

 

[1]                     Comme l’affirme Jacques Lourcelles,« dans Elena, même si nous ne voyons ni rideau, ni scène, ni fils, c’est au guignol que nous sommes installés. Le guignol représente une dimension permanente de l’univers de Renoir, aussi bien dans ses drames (souvenons-nous du prologue de La Chienne) que dans ses comédies. – Dictionnaire du Cinéma, éd. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1992, p. 451.

[2]                     Il revendique pour son film « un espèce d’emploi du burlesque poussé un petit peu trop loin qui me plaît infiniment. » et reconnaît que les changements de dernière minute lui ont « permis de faire des expériences qui m’ont passionnément intéressé. » – in « Jean Renoir vous présente », présentation du film à la télévision française, janvier 1962.

[3]                     Le film sera largement remonté dans la version sortie aux États-Unis, Paris Does Strange Things, plus courte d’une douzaine de minutes.

[4]                     in « Jean Renoir vous présente », op. cit.

[5]                     À signaler dans la seconde partie, une raréfaction concertée de la lumière et de la couleur.

Fiche du film

Réalisateurs(trices)

Jean Renoir

Année

1956

Durée

96 minutes

Date Sortie française

Mercredi 12 septembre 1956

Auteur(s) / Scénario

Jean Renoir

Format de diffusion

DCP

Détails

Interprètes

Ingrid Bergman (la princesse Elena Sorokovska), Jean Marais (le général François Rollan), Mel Ferrer (Henri de Chevincourt), Jean Richard (Hector Chaillol), Magali Noël (Lolotte)…

Direction photographie

Claude Renoir

Montage

Borys Lewin

Couleur

Couleur

Production

Franco London Film, Les Films Gibé

Distributeur

Gaumont

Musique

Joseph Kosma

Son

William-Robert Sivel

Costumes

Rosine Delamare et Monique Plotin

Décors

Jean André

Producteur(trice)

Henry Deutschmeister, Joseph Bercholz

Pays

France-Italie

Critiques