Vande Mataram !
Si les colonies d’Afrique noire, du Maghreb et du Sud-Est asiatique sont largement représentées et débattues au cours du 21ème festival du Film d’Histoire de Pessac, la péninsule indienne offre une riche matière à la réflexion. Deux films éclairent une situation passée et présente toujours très tendue : La Maison et le Monde et Kamosh Pani La Maison et le Monde et Kamosh Pani, ou comment on apprit que Madame Bovary était indienne et le Père Goriot une Pakistanaise. Le premier, film intimiste de l’indien Satyajit Ray, sorti en 1984, est le récit de la déchéance de Bimala, jeune mariée tiraillée entre son mari, prince passif et aimant, et son amant, Sandip, brillant orateur, n’hésitant pas à manipuler pour défendre la cause nationaliste. Telle une héroïne tragique soumise à son destin, elle est divisée par son devoir et son désir. Le second, long-métrage germano-franco-pakistanais de Sabiha Sumar (2003), retrace la lente agonie d’une mère, au passé douloureux, qui assiste à la dérive islamiste de son fils adoré. Et, tout en cherchant, en vain, à conserver son fils, elle doit faire face à l’opinion commune, jetant sur elle l’opprobre. L’histoire de l’Inde apparaît en effet mouvementée : après avoir subi la montée d’un nationalisme séparatiste, le Swadeshi, la population est agitée par des tensions religieuses. Il y a donc matière à filmer. . . et à créer dans la diversité. Pourtant, plusieurs éléments sont communs : des portraits de femmes fortes, impliquées, et touchantes, et des portraits d’hommes beaucoup plus contrastés : certains faibles et recherchant la reconnaissance, d’autres vicieux et cruels, ou encore naïfs et idéalistes. Ces deux films s‘engagent avec violence, ont une même visée didactique. Cependant, leurs points de vue divergent : Sabiha Sumar jette la pierre à l’islamisme et Satyajit Ray met en lumière les dérives nationalistes indiennes. La différence ne s’arrête pas là : l’atmosphère de Kamosh Pani est à La Maison et le Monde ce que l’ombre est à la lumière : dans l’un, rien n’est clos, les images sont filmées avec un apparent naturel où la couleur et la lumière dominent ; dans le second, les luxueuses tentures masquent la clarté et participent à créer un microcosme policé et colonialiste. Au travers de la tradition musicale bollywoodienne, de symboles, d’une modernité ou d’un classicisme précieux, d’une jovialité triviale ou d’un humour mesuré, les réalisateurs proposent deux visions différentes d’une histoire commune. Ces films sont effectivement complémentaires bien qu’ils ne s’adressent pas au même public : la Maison et le Monde, plus subtil et plus lent, plus historique peut-être, est moins accessible à un public occidental. Malgré cela, « Vande Mataram ! *» ou gloire au cinéma indo-pakistanais! * Gloire à la patrie, en hindi. Florent Sanguine– rédacteur chef adjoint Mélanie Feret – Yelena N’tumba |