Pap NDiaye« La société française possède un héritage et un lègue qui sont issus de la colonisation » A la veille de la clôture du Festival, des lycéens ont reçu le normalien Pap Ndiaye. Un entretien sans concession sur les rapports, quelquefois houleux, entre la France et ses colonies. Festizine: Pap NDiaye, vous allez tenir une conférence tout à l’heure, « la France une société postcoloniale » cela signifie t-il que la France a tourné la page des colonies ? Pap NDiaye:Au contraire lorsqu’on parle de « postcoloniale », qui est un terme devenu très courant aujourd’hui dans le vocabulaire commun mais aussi dans celui de l’Histoire et des sciences sociales, on peut dire qu’une société contemporaine comme la société française possède un héritage et un lègue qui sont issus de la colonisation. Autrement dit la décolonisation achevée dans les années 60 n’a pas créée une sorte de coupure radicale entre la France et ses anciennes colonies et qu’il y a une continuité dans leurs relations. Aujourd’hui il reste encore quelque chose de colonial. Festizine : Est ce qu’on peut établir une hiérarchie dans les relations que la France à garder avec ses anciennes colonies ? Y-a t-il des différences entre les relations qu’elle a gardé avec les colonies subsahariennes et celle des nord africaines et de l’Indochine ? P.ND: On peut distinguer différents groupes en fonction de l’histoire qu’ils ont eu avec la France. Par exemple la décolonisation s’est-elle faite par une guerre ou pas ? On peut comparer par exemple en Afrique du Nord, le cas de l’Algérie à celui de la Tunisie ou du Maroc, ou en Afrique subsaharienne au Cameroun ou à Madagascar, où se sont déroulés des conflits parfois très graves, qui l’on peut distinguer de certains pays où le processus de décolonisation s’est fait de manière nettement plus pacifique sans pour autant être doux. Car il n’y a pas de décolonisation douce. On peut faire une deuxième distinction, qui relève de l’histoire que ces pays ont eu après leur décolonisation, des histoires qui peuvent être marquées par des guerres civiles, des dictatures, ou des difficultés extrêmes qui sont souvent liées à la richesse intrinsèque des pays. Les firmes internationales exploitant les ressources, souvent des matières premières, ne permettent pas tout le temps à la population de voir la couleur de l’argent récupéré par ces exploitants. Enfin dernière remarque, lorsqu’on parle actuellement de postcolonialisme, on entend pas simplement les relations entre la France et ses anciennes colonies, mais de la société française traversée par des enjeux postcoloniaux. En effet, les indépendances ont donné lieu à de nombreuses migrations postcoloniales, qui ont eu pour conséquence la continuité de ces inégalités comme par exemple dans le marché du travail. Festizine: Quel rôle le conflit indochinois a t-il pu jouer dans les mouvements d’indépendance dans les autres colonies françaises ? P.ND: En effet, ce conflit a eu un effet d’exemplarité, car c’est un pays qui prouve qu’il est possible, notamment militairement, de défaire une puissance coloniale, de lui faire admettre que le pays est désormais indépendant. En Afrique du Nord et en Afrique Subsaharienne, on se rend compte que contrairement à d’autres épisodes militaires ou révoltes du passé, cet événement se solde par une défaite de la France. Cette mise en échec militaire, laisse entrevoir en Algérie et au Cameroun par exemple, qu’il y a matière à espérer et explorer la voie de l’indépendance. Festizine: Considérez-vous que les États-Unis ont joué un rôle dans la décolonisation africaine ? P.ND: Tout à fait, beaucoup d’historiens se penchent sur la question, on oublie souvent que les États -Unis ont eu un rôle très important dans la décolonisation africaine. La société américaine, avait un lien direct avec les colonies africaines notamment à travers le mouvement des droits civiques. Les noirs américains, voyant la progression de la décolonisation africaine, ont vu naître un espoir pour leur propre situation. Rappelons qu’à l’époque la ségrégation était encore effective aux États Unis. Aux yeux du monde, l’État américain, n’était pas crédible en luttant contre la décolonisation et en maintenant une forme d’apartheid sur son territoire. Durant la guerre froide, la seule position commune des américaines et des soviétiques sur la décolonisation, portait sur la question du canal de Suez, nationalisé par Nasser en 1957, et qui entraîna le départ des britanniques et des français, suite au soutien des deux grandes puissances. Cependant les États Unis ont été très prudents dans leur investissement sur cette question, pour éviter que les États indépendants ne basculent dans le communisme. Rappelons que l’URSS proposa des soutiens financiers et militaires, au Congo notamment, pour aider les États fraichement indépendants à se défaire des derniers vestiges de la décolonisation. Aujourd’hui on privilégie l’influence de l’URSS, en oubliant que les États Unis étaient très présents. Samy Chbari – rédacteur chef adjoint Antoine Charmet – Sophie N’diaye – Maud Fixy |