« Sans passé on ne peut pas connaître qui on est »
Moment rare de ce festival nous avons eu le privilège de rencontrer la présidente du jury Margarethe von Trotta. Une interview riche et passionnante !

Qu’est ce qui vous a séduite à l’idée de faire parti du jury du festival ?
Quand on m’a invitée, je n’avais aucune idée du thème, on m’a demandé si je voulais être membre d’un jury de films d’Histoire. J’ai trouvé que c’était une très bonne idée parce que j’ai fait plusieurs films dans lesquels l’histoire tient un rôle.
C’est seulement lorsque je suis arrivée ici que j’ai appris que c’était sur l’Europe mais la définition de l’Europe est une question qu’on se pose depuis des années. Le refus des Français sur le référendum nous a quand même pas mal étonnés surtout que l’Allemagne et la France sont à l’origine du projet. Tout d’un coup un de ces deux pays prend ses distances !
Moi qui vis à Paris, j’ai bien compris que ce n’était pas un geste contre l’Europe mais contre le gouvernement actuel : un geste de révolte et de rébellion, un moyen d’expression qu’ont trouvé les Français.

Pourquoi vous êtes vous tournée vers le cinéma ?
Oh lala, regardez mon âge, il y a quand même quelques… pas quelques siècles mais …(rires)
A 18 ans, je suis venue à Paris pour étudier la langue, au début des années 60, tout de suite après la  Nouvelle Vague française j’ai rencontré d’autres étudiants français fous de cinéma qui m’ont incitée à voir beaucoup de films, ça a été mon véritable apprentissage. Chez nous, en Allemagne, les films étaient beaucoup plus anodins, et on préférait aller à l’opéra ou au théâtre qu’au cinéma !

Là, j’ai compris ce que peut être le cinéma et quelle force d’expression il peut nous donner. J’ai vu les films de Bergman, de Hitchcock, des westerns et toute une palette de films qui m’ont tellement impressionnée que j’ai commencé à avoir le désir de devenir réalisatrice, mais en Allemagne il n’y avait encore rien et on ne pouvait pas penser qu’une femme puisse faire ce métier.

 

 

 

A part Leni Riefenstahl, il n’y avait pas de femme à qui on aurait fait confiance (…rire !).

Donc je suis devenue actrice à coté de mes études, des études d’art dramatique. J’ai commencé au théâtre, et au moment où le cinéma allemand est apparu, j’ai essayé de rentrer par la petite porte comme actrice mais j’ai toujours pensé devenir réalisatrice.
Quand j’ai rencontré Volker Schlöndorff, que vous connaissez, j’ai commencé à écrire des scénarios, je suis devenu assistante réalisatrice, j’ai fait mon apprentissage pratique avec lui. Et en 67, J’ai fait mon premier film en tant que réalisatrice et à partir de là je n’ai plus été actrice. Le Coup de grâce  est mon dernier film en tant qu’actrice, cependant j’ai participé au scénario de ce film.

Dans vos films comme Rosenstrasse, Rosa Luxembourg ou encore l’Honneur perdu de Katharina Blum, les femmes ont un rôle important. Comment voyez-vous le rôle de la femme dans l’histoire et dans le cinéma ?
Les femmes jouent un rôle important effectivement, un écrivain allemand a dit que je ne ferais de bons films que lorsque je prendrai comme protagoniste principal un homme (rires). Traditionnellement, la place des femmes au cinéma c’était d’être actrice. On a toujours adoré les actrices dans le cinéma américain et français ! Mais la représentation des femmes était très stéréotypée, c’était des putes, des bonnes mères, ou des amantes ! Moi je trouve que cette image est réductrice. Elles ont beaucoup de choses à dire, elles ont une sensibilité différente ! Elles ont autant de contradictions, d’angoisses, de désirs, de faiblesses, ou de pouvoir que les hommes. J’ai fait plein de films où des femmes sortent des rôles qu’on leur impose. Je me suis sentie un peu comme un porte parole des femmes !

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Schlöndorff et Fassbinder ?
Pour Fassbinder je n’ai été qu’actrice, j’ai toujours regardé comment travaillent les cinéastes et j’ai souvent accepté des rôles d’actrice seulement parce que le metteur en scène m’intéressait.
Par exemple j’ai joué dans un film de Claude Chabrol pour la télé, un rôle complètement bidon, mais cela m’a permis de comprendre sa façon de travailler. Et donc Fassbinder m’a appris vraiment beaucoup, surtout sur l’économie de moyens.

 

Il faisait un film dans un laps de temps très court, il ne faisait pas comme les Américains qui filment avec beaucoup de matériel, avec des prises très longues, et qui coupent tout au montage. Il pensait toujours au montage en filmant, il savait exactement ce qu’il voulait. Il ne filmait pas énormément, et cela m’a beaucoup aidée au début, quand j’ai fait des films à petits budgets.
Avec Schlöndorff , on a été mariés et on parlait beaucoup de cinéma, c’était une vie dans le cinéma ! Puis on a fait le scénario et la mise en scène de L’Honneur perdu de Katharina Blum . Ensuite j’ai fait le saut de devenir indépendante. Mon université, c’était mon travail avec Volker.

Comment vous situez-vous par rapport à l’Europe ? Vous vous déclarez « citoyenne européenne » qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Citoyenne européenne c’est des mots comme ça. Je vis à Paris, j’ai vécu sept ans à Rome, je parle plusieurs langues ; ce qui m’intéresse, c’est les cultures diverses.
Je ne suis pas implantée dans un pays. Je n’ai pas de « Heimat », de patrie ; j’étais apatride et cela je l’ai ressenti vraiment, si j’ai une patrie c’est la langue allemande, la culture ! Mais même ça, ce n’est pas une patrie, c’est…un fardeau, la culture est peut-être un fardeau !

A notre âge étiez-vous déjà engagée ?
En Allemagne on a longtemps refusé notre histoire. On ne nous parlait pas de l’histoire, on vivait dans un « no man’s land ». Arrivée en France, j’ai toujours été considérée comme une Allemande. J’ai dû me justifier sans cesse ! Il faut quand même savoir dans quelle époque on vit. Il faut connaître notre passé. Sans passé on ne peut pas connaître qui on est.

Laurent Baradat
Pierre Cazeaux
Baptiste Couvy-Duchesne
Elsa Baysse

 



---- La playlist du D.J.
La nuit fut courte pour les organisateurs du festival qui se sont couchés peu avant l'aube, après avoir beaucoup dansé sur les musiques étrangement sélectionnées par Didjier le D.J. de la soirée. Selon ce grand spécialiste de la musique moderne et d'aujourd'hui, le funky s'apparente aux Gipsy King et le disco à de la house proche du tuning. Des rythmes qui s'imposaient dans ce cadre merveilleux du château de Vayres où se déroulait la soirée. Grâce à la pertinence et à la science musicale de la plus grande attachée de presse de la soirée, Carole Brondel, le thé dansant fut sauvé.

 

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