Jean-Noël Jeanneney : « Parler de l'Europe c'est parler de sa culture »
Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque Nationale de France depuis 2002, est à l'origine de la création du festival. Nous avons retrouvé le président d'honneur dans l'un des bureaux de la mairie de Pessac où il a aimablement répondu à nos questions.

Pourquoi une telle fidélité envers le festival ?
Cette fidélité est née d’une amitié avec Alain Rousset, il y a une vingtaine d’années. C’est à ce moment-là que nous est venue l’idée de rapprocher le cinéma et l’histoire. Je suis fidèle parce que cette bonne idée n’est pas du tout épuisée et elle est de plus en plus valable. Troisième motif, c’est la grande satisfaction de voir que chaque année, le public est très abondant et lui aussi très fidèle.

Lors de la conférence d’ouverture, vous avez évoqué la création d’une bibliothèque numérisée. Comment est née ce projet ?
Nous avons depuis longtemps, à la Bibliothèque Nationale de France, que je dirige depuis 2002, ce qu’on appelle une bibliothèque virtuelle. Si vous allez sur Internet, vous pouvez taper gallica.fr et vous trouverez 80 000 ouvrages qui sont déjà numérisés et offerts gratuitement en ligne. Je pense depuis longtemps qu’il faut avoir une ambition plus large.
D’une part, géographiquement, c’est-à-dire avec l’ensemble de l’Europe. D’autre part, statistiquement, pour ne pas rester à une dimension des 20 000, 30 000 ou 100 000 ouvrages mais passer franchement à deux ou trois millions d’ici quelques années.
On a appris fin décembre 2004 que le moteur de recherche que vous connaissez (google) avait l’ambition de numériser, disait-il 15 millions d’ouvrages. C’était en grande partie, du bluff mais c’était un effet d’annonce qui a beaucoup frappé. Alors j’ai décidé à ce moment-là d’utiliser, comme au judo, la force de l’adversaire, l’effet de cette annonce pour frapper les gens, pour convaincre les pouvoirs publics qu’il valait la peine de consacrer des moyens financiers à la mise en place d’une bibliothèque numérique européenne. Pour que le monde entier puisse avoir accès à des livres choisis selon des principes européens.

Plus largement, afin de préserver une diversité culturelle sur la planète.

Sur quels critères sera basée la sélection des œuvres littéraires européennes ?
Il faut une réflexion intellectuelle avec les autres pour savoir quels sont les critères de choix.
Comment on va choisir ? Il faut des critères différents à chaque fois, il peut y avoir les critères de la fragilité, c’est-à-dire des œuvres qui sont en très petit nombre et qui risquent de disparaître, les numériser, c’est les sauver pour toujours. La bible de Gutenberg, on n’a pas eu besoin de la refaire, elle est toujours là avec un bon papier.
L’autre critère, ça peut-être la rareté, c’est-à-dire la difficulté d’accès.
Le dernier critère, c’est la réflexion, sur ce qui est le plus utile à travers l’Europe et le monde, comme des œuvres fondamentales immortelles et des œuvres abondamment traduites.
Les bibliothèques numériques risqueront-elles de concurrencer les bibliothèques classiques ?
C’est un grand souci pour les bibliothécaires, évidemment certains se disent comme vous pouvez le remarquer : « mon métier va disparaître puisque plus personne n’ira chercher des livres ».
Je crois que c’est faux pour deux raisons. D’abord parce que, chaque fois qu’il y a eu un nouveau média ça n’a jamais remplacé les précédents, il y avait la radio par rapport aux journaux, la télévision par rapport à la radio etc…

D’autre part, on aura besoin plus que jamais de médiateurs, de gens qui vous aident à choisir, à organiser la réflexion, qui vous mettent dans la tête une sorte d’étamine, un filet qui vous permette de choisir ce qui est important et ce qui ne l’est pas, c’est ce que l’on appelle en gros la culture générale.
Pour ça, il y a vos professeurs évidemment qui ont le rôle magnifique de vous y aider. Il y a les journalistes qui jouent ce rôle-là aussi, les libraires, les bibliothécaires. De plus en plus, on voit dans le monde entier des bibliothèques devenir des lieux qui ne sont pas seulement des lieux où l’on vient pour prendre des livres, les emprunter et repartir, mais des lieux de rencontre, de discussion.

Pour nous, google est très pratique, envisagez-vous la création d’un moteur de recherche européen ? Qu’aura-t-il de différent ?
Oui, je pense qu’il faudrait un moteur de recherche européen effectivement, non pas que google soit rejeté, je m’en sers aussi, avec méfiance.

Il faut savoir ce qu’on met en tête, puisque vous savez que les trois premières pages sont les plus importantes et qu’après c’est rare qu ‘on aille chercher très loin. D’autre part, parce qu’il n’y a pas d’instance de validation, c’est-à-dire, il n’y a personne qui vient dire « ceci est vrai », ceci n’est pas vrai, tout le monde peut mettre des choses sur Internet. C’est tout le problème des rumeurs. Le principe des revues scientifiques, c’est qu’il y a un comité de rédaction qui dit ceci est vrai, ceci n’est pas vrai, ceci en tout cas est bon, de bonne qualité.

Sur Internet, tout vient en désordre. Un dernier danger pour les lycéens, qui est aggravé par les deux précédents, je pense qu ‘il y a beaucoup de choses qui sont déjà faites sur Internet.
Le nouveau moteur de recherche européen serait construit sur un principe qu’on appelle l’algorithme en terme savant. Le principe de classement de ce que l'on offre sera différent de celui de google. Ce sera un moteur ouvert. Les gens disent que ça va coûter cher aux contribuables mais c’est humiliant parce que vous payez google en tant que consommateur par la publicité. Quand vous achetez quelque chose, vous allez trouver le nom sur google, vous payez plus cher parce que la firme a consacré de l’argent à sa publicité pour se faire connaître donc c’est aussi vous qui payez pour cela.

Les cultures européennes pourraient-elles être un jour un thème du festival ?
C’est le thème de cette année, parler de l’Europe, c’est parler de la culture. L’Europe existe par ses frontières par sa puissance, mais aussi principalement par son identité, par l’image qu’elle se fait d’elle-même et par l’idée que les autres parties du monde ont de cette Europe. On ne peut pas parler de politique sans parler de culture. Les cultures de l’Europe dans leurs diversités font partie directement de notre sujet cette année. Il faut se demander si et dans quelle mesure il faut valoriser les cultures des différentes nations et dans quelle mesure il faut s’efforcer de promouvoir une culture européenne enrichie de ces différentes nations. Il y a un équilibre à trouver.

Chloé Lopez
Pauline Banchereau
Emilie Douet
Benoit Vignaud

 



---- Les incroyables succès du festival
L’organisation du festival a été prise de cours face au succès de certains films programmés qui devaient avoir, selon son estimation, une affluence confidentielle. Ainsi Good bye Lenin !, Le voleur de bicyclette, et L’Aveu, des films diffusés à de multiples reprises tant durant les précédentes édition du festival qu’à la télévision ont été littéralement pris d’assaut par les spectateurs.

 

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