L’Irlande est-elle une colonie britannique ?

L’Irlande est-elle une colonie britannique ?

Débat de l'Histoire

90 min.

« Le caractère méridional, frivole de l'Irlandais, sa grossièreté [qui] le place à un niveau à peine supérieur à celui du sauvage », voilà ce qu’écrit en 1845 à propos des ouvriers irlandais Friedrich Engels, représentatif des classes moyennes britanniques de l'époque – qui portent sur les Irlandais le même regard que les peuples colonisés de l'empire.

Avant l’Acte d’union de 1800, le statut de l’île s’apparente de fait à celui d’une colonie. Conquis par les Anglo-Normands au XIIe siècle, le royaume irlandais passe sous l'autorité du souverain anglais en 1541. La politique de colonisation (plantations) installe des fermiers-colons protestants (en majorité Écossais presbytériens) en Ulster. Une élite anglo-irlandaise protestante domine ainsi la masse paysanne et catholique.

Les guerres révolutionnaires en Europe et l'agitation nord-américaine précipitent l'union avec la Grande-Bretagne en 1800. Le Parlement de Dublin est dissous et une centaine de députés et de lords siègent à Westminster. En 1829, les dernières restrictions civiles et politiques touchant les Irlandais catholiques sont abrogées. En apparence, l'histoire de l'Irlande se fond alors dans l'histoire commune britannique. Les Irlandais jouent d'ailleurs un rôle primordial dans l'entreprise impériale au XIXe siècle. Fermiers, ouvriers, soldats, fonctionnaires, missionnaires, catholiques et protestants, sont présents de l'Inde à l'Afrique du Sud, du Canada à la Nouvelle-Zélande.

Mais à bien des égards, la situation irlandaise rappelle celle de l'Inde. À Dublin Castle siègent les représentants du gouvernement et de l'administration britanniques. Le lord-lieutenant, un vice-roi nommé par Londres, dirige le gouvernement local. Il y a de fortes ressemblances entre les structures agraires et la pauvreté rurale qui sont source de plusieurs famines dans les deux pays – l'exemple le plus frappant reste la Grande Famine (1845-1851) qui provoque la mort de 1 million d'Irlandais et l'émigration de plus de 1,5 million. Les deux pays voient à partir des années 1840 l'essor de mouvements nationalistes. Les membres de la Jeune-Irlande (Young Ireland) correspondent avec le mouvement Young Bengal.

L'ambiguïté du statut des Irlandais, tour à tour colonisés et colons, se lit aussi dans le regard des Britanniques sur eux. Les caricaturistes victoriens représentent « Paddy » (diminutif de Patrick) désargenté et immature, bagarreur, roublard et buveur. Mais également viril. Un aspect qui fait justement partie du discours de légitimation britannique de la domination de peuples jugés trop efféminés et émotifs pour savoir s'administrer eux-mêmes.

Ce rapport de domination nourrit le mouvement nationaliste. La branche révolutionnaire se renforce avec la création du Sinn Féin et de l'IRA en 1905. Si les « Pâques sanglantes » (avril 1916) sont un échec, la lutte se poursuit : le traité de Londres (décembre 1921) crée l'État libre d'Irlande au sud et sépare l'île en deux. En 1949, les 26 comtés de l'Éire deviennent la République d'Irlande. Au Nord, la situation est de fait coloniale jusqu'aux années 1960 avec une minorité protestante au pouvoir. A Belfast et Londonderry, la ségrégation spatiale isole quartiers « protestants » et « catholiques ». Ces tensions opposent les « loyalistes » qui veulent demeurer britanniques aux nationalistes qui aspirent à la réunion de l'île et à l'indépendance totale. Les deux camps s'affrontent pendant la « période des Troubles » en Irlande du Nord (1968-1998). En 1998, la signature du Good Friday Agreement pacifie l'Irlande du Nord et lui accorde davantage d'autonomie politique.

L'Irlande a-t-elle été une colonie ? Depuis la fin des années 1970, les chercheurs inspirés des postcolonial studies maintiennent que l'Irlande du Nord n'a pas encore achevé sa décolonisation. De fait, jusqu'aux années 1920, l'Irlande n'est pas un partenaire égal dans le Royaume-Uni au même titre que le sont l'Écosse ou l'Angleterre. Néanmoins, au vu de leur participation clé à l'œuvre coloniale pendant près de deux siècles, les Irlandais ne peuvent être réduits au statut exclusif de victimes de l'impérialisme britannique.

© Géraldine Vaughan, « L’Irlande, colonie britannique ? », L’Histoire n° 417, novembre 2015, pp. 22-23.

Avec la revue L'Histoire.

Avec

Christophe Gillissen

Christophe Gillissen

Docteur en études anglo-irlandaises, Christophe Gillissen est maître de conférences en civilisation britannique à l’Université de Caen. Il concentre ses travaux sur les civilisations irlandaise et britannique du XXe siècle, notamment sur les relations anglo-irlandaises et le conflit nord-irlandais. Il a publié Une relation unique : Les relations irlando-britanniques de 1921 à 2001 (Presses Univ. de Caen, 2005).

Géraldine VAUGHAN

Géraldine Vaughan

Géraldine Vaughan est maître de conférences en études anglophones, membre du groupe de recherche d’histoire à l’Université de Rouen et associée au Centre d’études en civilisations, langues et lettres étrangères de Lille. Ses thèmes de recherches : l’histoire des îles britanniques au XIXe et l’immigration irlandaise. En 2013, elle a publié The “Local” Irish in the West of Scotland 1851-1921 (Palgrave Pivot).

Moya JONES

Moya Jones

Moya Jones est professeur des universités. Elle enseigne la civilisation britannique à l'Université Bordeaux Montaigne où elle est membre de l’équipe de recherche des historiens, le CEMMC (Centre d'Etudes sur les Mondes moderne et contemporain) Diplômée de la London School of Economics, elle est l'auteur de nombreux articles et publications, en français et en anglais, sur les minorités (ethniques et nationales) au Royaume-Uni et la dévolution, la nouvelle gouvernance territoriale. Elle s'intéresse en particulier au pays de Galles, et à l’Irlande.

Olivier Thomas

Olivier Thomas

Rédacteur en chef adjoint à la revue L'Histoire.

L’irlande est-elle une colonie britannique ?

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