Le meilleur gouvernement du monde : les Anglais ont-ils inventé la démocratie moderne ?

Le meilleur gouvernement du monde

Le meilleur gouvernement du monde : les Anglais ont-ils inventé la démocratie moderne ?

Débat

90 min.

En février 1967, à la veille de la visite d’État du Premier ministre soviétique Alexis Kossyguine à Londres, le magazine satirique britannique Punch publiait le texte, totalement inventé, d’une note des services diplomatiques russes expliquant qui était la reine Elizabeth II : « chef d’État, chef des forces armées, chef de la fonction publique, détient tous les pouvoirs. Aucune constitution, celle-ci restant délibérément non-écrite, et transmise oralement d’un monarque à l’autre. Nomme personnellement tous les personnages fantoches [ministres], inaugure et clôt les sessions du Parlement entièrement à sa volonté, peut le dissoudre comme elle le souhaite. […] Aucune loi adoptée sans le consentement du souverain, système judiciaire entièrement soumis à la tyrannie monarchique ». Punch voulait ainsi souligner le fossé entre les pouvoirs nominaux de la reine, inchangés ou presque depuis la fin du Moyen Âge, et la pratique institutionnelle.

​Déjà, lors de la Glorieuse Révolution de 1688, le Parlement s’imposa définitivement face à la Couronne. La limitation des pouvoirs du souverain se fit petit à petit, sans qu’aucune loi, ni constitution, ne vînt le coucher noir sur blanc.

Sous Victoria (1837-1901) s’est progressivement imposée l’idée d’une monarchie au-dessus des partis politiques, gagnant ainsi en autorité morale et en popularité. Son règne a vu l’avènement du parlementarisme tel que nous le concevons aujourd’hui. L’alternance politique entre conservateurs et libéraux est devenue une autre caractéristique, tout comme le bicamérisme. Chaque année, le souverain ouvre la session du Parlement en lisant, à la Chambre des lords et en présence des Communes, le discours du Trône, rédigé par le Premier Ministre, annonçant les mesures que le gouvernement soumettra aux chambres. Cette cérémonie symbolise le roi (ou la reine) « en son Parlement », l’union du souverain, de l’aristocratie et du peuple, source de toute législation. Elizabeth II ne l’a manquée que deux fois depuis le début de son règne, en 1952.

Celle-ci a toujours accompli scrupuleusement les devoirs liés à sa charge : ouverture de la session parlementaire, visites officielles à l’étranger (plus de 270, dans 128 pays), réception des chefs d’État étrangers. Toutes les grandes actions politiques sont faites en son nom : nomination du Premier Ministre, promulgation des lois, dissolution du Parlement, déclaration de guerre, retour à la paix. Elle est le symbole de la permanence de l’État et de l’unité nationale : l’opposition n’est-elle pas « l’Opposition de Sa Majesté » ? Elle distribue les « Honneurs » (Honours List) deux fois par an (au Nouvel An et lors de son anniversaire). Elle reçoit quotidiennement les red boxes, et son Premier Ministre au moins une fois par semaine. Chef de l’Eglise anglicane, l’Eglise d’Etat, elle procède aux nominations ecclésiastiques, sur avis du Premier Ministre. Elle effectue aussi de nombreux déplacements aux quatre coins du royaume, pour inaugurer une école, poser la première pierre d’un hôpital, visiter une usine.

Elle constitue aussi un lien avec les 15 autres royaumes dont elle est la reine, du Canada au Tuvalu, et dans lesquels elle s’est rendue au moins une fois depuis 1952 (28 fois au Canada et 18 en Australie). Chef du Commonwealth, elle n’exerce aucune autorité sur ses 53 Etats membres, mais symbolise l’unité de l’organisation.

Interrogés, les Britanniques disent souvent que la reine est un « point de repère » auquel se rattacher dans un monde en changement accéléré. Il est vrai qu’Elizabeth II est, depuis septembre 2015, le monarque britannique au règne le plus long.

En 2017, en faisant la synthèse de divers sondages d’opinion, le républicanisme rallie le soutien d’environ 20% des Britanniques, principalement chez les écologistes, certains libéraux-démocrates, nombre de nationalistes écossais et à l’aile gauche du parti travailliste. Avec une popularité revenue à son plus haut niveau, et le fil de la succession assuré pour trois générations, la reine Elizabeth II a incontestablement rempli la plus essentielle de ses fonctions : assurer la perpétuation de la monarchie.

© Philippe Chassaigne, « Un modèle de gouvernement », Les Collections de L’Histoire n° 77, octobre-décembre 2017, pp. 34-41.

Avec la revue L'Histoire.

Avec

Jean-Philippe GENET

Jean-Philippe Genet

Jean-Philippe Genet est professeur émérite en histoire des mondes anciens et médiévaux et spécialiste de l'Angleterre. Il est membre de l’unité de recherche LAMOP - Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (CNRS-Université de Paris 1). Attaché à l’histoire culturelle et politique de l’Occident médiéval, il se consacre depuis plusieurs années à l'étude de la génèse de l'Etat moderne. Il a codirigé avec C. Fletcher l’ouvrage Government and Political Life in England and France, c.1300-c.1500, avec J.L. Watts (Cambridge University Press, 2015).

Philippe Chassaigne

Philippe Chassaigne

Philippe Chassaigne, agrégé d’histoire et professeur d’histoire contemporaine à l’Université Bordeaux Montaigne. Philippe Chassaigne est un des rares historiens français spécialiste de l'histoire de la Grande-Bretagne contemporaine et des pays anglo-saxons. Intervenant régulier à l’Unipop Histoire et au Festival, il a participé à l’élaboration du programme de la 28e édition du Festival du film d’histoire « So British ! ». Parmi ses ouvrages figurent Buckingham Palace Fin de siècle. La monarchie britannique à l'épreuve (Privat. 2001) ; La Grande-Bretagne et le monde de 1815 à nos jours (A. Colin, 2009, 2e édition) ; Londres. La ville-monde (Vendémiaire, 2013), en collaboration avec Marie-Claude Esposito ; Histoire de l’Angleterre des origines à nos jours (Flammarion, 2015) ; La reine Victoria (Coll. Folio biographies, Gallimard, 2017).

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