Le chaudron brésilien

Le chaudron brésilien

Débat de l'Histoire

90 min.

La fusion brésilienne

Le système esclavagiste au Brésil fut le plus dense et durable du Nouveau Monde, le plus précoce aussi, dès la deuxième moitié du xvie siècle. Quatre captifs africains sur 10 déportés vers les Amériques y débarquèrent, soit près de 5 millions d’individus. La traite cessa en 1850 mais l'esclavage sur le sol national se poursuivit jusqu'en 1888, le Brésil étant le dernier pays à l'abolir. De ce fait, on trouve des esclaves dans toutes les couches sociales, même chez les pauvres voire des affranchis.

Les esclaves étaient utilisés dans les champs et aussi dans les villes comme domestiques ou artisans, ou vendeurs ambulants, barbiers – en 1849, la population de Rio de Janeiro était composée à 41,3% d’esclaves ; ils remettaient leurs gains à leur maître à la fin de la journée. Certains, dits « en location », travaillaient pour un patron qui reversait leur salaire à leur propriétaire.

Cette omniprésence des esclaves a favorisé le métissage, par des rapports le plus souvent forcés, mais parfois aussi acceptés, voire maritaux. Les pères appartenaient à la communauté dominante des Blancs originaires d'Europe, et les mères à celle des dominés, les Indiens ou les Noirs.

Ces métissages prirent une importance particulière, au point d'apparaître comme un trait constitutif et distinctif de la société brésilienne, aujourd’hui encore. Avec une nuance de taille : seul le mulâtre, né d'un père blanc et d'une mère noire a été considéré comme l'élément clé du peuplement colonial au Brésil – et non le métis indien. Alors que dans l'Amérique latine espagnole la hiérarchie catholique encouragea le culte des saintes patronnes métisses aux traits amérindiens, au Brésil, un culte particulier fut voué à Notre Dame Aparecida, sainte au visage noir, nettement afro-brésilienne.

Pour certains, comme le sociologue brésilien Gilberto Freyre dans son Maîtres et esclaves (1933), l'importance du métissage au Brésil reposerait sur l'absence de préjugés raciaux chez les colonisateurs. Les affranchissements ont certes été bien plus nombreux qu’en Amérique du Nord et les affranchis ont reçu le droit de vote – non d’éligibilité – après l'indépendance en 1822. Mais c'est bien parce que la traite était plus massive et suivie que partout ailleurs que les unions entre communautés ont été plus nombreuses.

Quant à l'affranchissement, il montre la spécificité de la situation des esclaves et des populations noires au Brésil. Les maîtres pouvaient affranchir des esclaves vieux ou invalides pour se débarrasser des charges d'entretien. Certains propriétaires autorisaient leurs esclaves qu’ils louaient à conserver une fraction de salaire, grâce à laquelle ils pouvaient éventuellement acheter leur liberté. Mais les Noirs affranchis ou libres, c'est-à-dire enfants d'affranchis, risquaient d’être pris pour des esclaves en fuite, les « marrons », et poursuivis par des chasseurs de primes. La meilleure voie pour préserver une relative liberté consistait alors à accepter un assujettissement auprès d'un propriétaire qui, en échange de services, attestait leur condition de non-esclaves.

Cette servitude volontaire permit l'insertion des Noirs libres auprès des propriétaires blancs, rapprocha les Noirs et les Blancs et favorisa le métissage. De ces unions naquirent des mulâtres, distincts de la communauté dominante, mais aussi reclassés par rapport aux esclaves noirs. Toute une hiérarchie sociale fondée sur la couleur de la peau, la forme du visage, la texture des cheveux se mit alors en place. Les mulâtres reçurent 45 % des cartes d'affranchissement à Bahia, entre 1648 et 1745, alors qu'ils représentaient moins de 10 % de la population esclave de la région ; ils constituaient à peine 6 % des esclaves des moulins à sucre, mais occupaient plus de 20 % des fonctions domestiques qualifiées chez les maîtres. Inversement, les esclaves noirs étaient majoritairement confinés au dur travail des champs de canne à sucre. C’est le processus d'« épidermisation de l'infériorité », décrit par Franz Fanon dans son livre Peau noire, masques blancs, aux antipodes de Gilberto Freyre.

La vision d'un Brésil exceptionnellement mélangé et généreux pour les métis repose donc sur une réalité. Encore faut-il bien voir que cette mansuétude n'a touché que certains d'entre eux, les mulâtres. Une situation causée, paradoxalement, par l'importance de la traite et de l'esclavage – loin de l'image idéale de Portugais exempts de préjugés raciaux.

 

© Luiz Felipe de Alencastro, L’Histoire n°322, juillet-août 2007.

Avec

De castelnau

Charlotte de Castelnau-L'Estoile

Professeur d’histoire moderne à l’université de Paris, spécialiste du Brésil colonial.

Enders

Armelle Enders

Professeure à l’université Paris-8 et chercheuse à l’Institut d’histoire du Temps Présent (UMR 8244). Spécialiste d’histoire du Brésil. Ses travaux ont porté sur les rapports entre passé et politique dans le Brésil du XIXe siècle et porte actuellement sur l’évolution politique du Brésil depuis la fin de la dictature militaire (1964-1985).

 

Anais Flechet

Anaïs Fléchet

Anaïs Fléchet est historienne, maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, directrice adjointe du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines et membre de l’Institut Universitaire de France. Ses recherches portent sur l’histoire culturelle du Brésil, les usages politiques et diplomatiques de la musique et le processus de mondialisation culturelle. Elle a notamment publié :

Si tu vas à Rio. La musique populaire brésilienne en France (Armand Colin, 2013) et codirigé Cultural History in France. Local Debates, Global Perspectives (Routledge, 2019).

Como era fabuloso o meu francês! Imagens e imaginários da França no Brasil (Fundação Casa de Rui Barbosa/7 Letras, 2017)

Littérature et musique dans la mondialisation (Publications de la Sorbonne, 2015)

Une histoire des festivals (Publications de la Sorbonne, 2013)

Une histoire culturelle du Brésil, Paris, Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine, à paraître en 2019.

Depuis 2016, elle codirige le programme de recherche Transatlantic Cultures. Histoires culturelles de l’espace atlantique XVIIIe-XXIe siècles soutenu par l’ANR et l’agence brésilienne FAPESP.

 

 

Saint Geours

Yves Saint-Geours

Agrégé d’histoire, ancien maître de conférences à l’EHESS.

Chercheur (1977-1979) puis Directeur de l’Institut Français d’Etudes Andines (1985-1989), Lima, Quito, Bogota, La Paz.

Président de l’établissement public du grand Palais des Champs Elysées (2007-2009).

Ambassadeur en Bulgarie (2004-2007), au Brésil (2009-2012) et en Espagne (2015-2019).

Membre du Comité de rédaction de L’Histoire.

Président de l’Institut des Amériques depuis 2017.

Auteur de nombreux articles et ouvrages sur l’Amérique latine.

Valérie Hannin

Valérie Hannin

Valérie Hannin est directrice de la rédaction de la revue L’Histoire, ancienne élève de l’ENS et professeure agrégée d’histoire au lycée Racine (Paris 8e). Vice-présidente du Festival international du film d’histoire de Pessac, elle siège au conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire de Blois. Elle animera les débats de la revue L’Histoire: vendredi 18 novembre à 16h30 : Dieu est-il macho ? ; samedi 19 novembre 16h30 : Patriarcat : la domination masculine est-elle une fatalité ?

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