La conquête : une catastrophe

La conquête : une catastrophe

Débat de l'Histoire

90 min.

La mise au pas des Indiens des Andes

La politique de regroupement massif des populations des Andes centrales dans ce qu’on appelle des « réductions » a commencé dès le début de la conquête espagnole au XVIe siècle, d'abord aux Antilles, puis au Mexique.

En 1501, les premières instructions au gouverneur d'Hispaniola (l'île de Saint-Domingue) demandaient que les habitants « ne vivent pas éparpillés » avec l'obligation pour les encomenderos (colons) d'éduquer et d'évangéliser les « naturels » en échange du service personnel. Les Indiens devaient apprendre à vivre comme les « paysans de Castille ». La même politique se poursuivit en Nouvelle-Espagne avec une première tentative de regroupement en 1526 au Michoacan (centre-ouest de l'actuel Mexique) qui servit de référence aux créations ultérieures. En 1538 le vice-roi Mendoza reçut l'ordre de fonder des villages indiens sur le modèle espagnol avec des rues à angle droit, une plaza Mayor (« grande place ») et des bâtiments administratifs où siégeait le cabildo (conseil municipal). En 1542, les Lois nouvelles consacrèrent l'idée de grouper les Indiens dans des villages sous l'autorité spirituelle des ordres religieux.

En 1549, Charles Quint promulgua une cédule royale réitérant cet ordre, si bien qu’en 1551, décision fut prise de réunir les Indiens qui vivaient à Lima dans un village proche, le cercado. Elle servit de modèle pour les futures réductions, même s’il n’existait pas encore d'organisation spatiale stricte.

C'est dans ce contexte que Francisco de Toledo débarqua au Pérou en 1569 pour restaurer l'autorité de la couronne et restructurer la vice-royauté. A peine arrivé, il entreprit une longue visite de 1570 à 1575 pour se rendre compte des réalités du terrain. Le monde autochtone inquiétait et déroutait par ses mœurs, ses habitudes, sa religion. Dans une lettre de 1570, Toledo explique qu’« il ne sera pas possible de catéchiser les Indiens, de les endoctriner, de les instruire et de les faire vivre selon les normes chrétiennes, tant qu'ils resteront dans les hauts plateaux, les ravins et les gorges des montagnes où ils se dispersent et se cachent, afin d'éviter tout contact avec les Espagnols. » Il considérait « la conversion des Indiens et la liquidation de la religion péruvienne comme une affaire d'État et comme une question à régler immédiatement et radicalement ». L'entreprise répondait à trois objectifs. Économique : rassembler la main-d'œuvre utile, améliorer le prélèvement du tribut et mieux contrôler le travail forcé ; politique : réduire l'influence des encomenderos et des curacas ; spirituel : transformer en chrétiens des êtres considérés comme sauvages et rustiques. C’était la « policia cristiana » : faire sortir les Indiens de leur ignorance tant au point de vue matériel que spirituel constituait un impératif de civilisation.

En 1570, Toledo promulgua les Instructions générales pour les visiteurs qui donnaient une impulsion nouvelle et décisive au regroupement. Après recensement, les populations devaient être regroupées dans des localités comprenant en moyenne 500 tributaires. Le point central était la plaza Mayor, autour de laquelle s'articulaient les principaux bâtiments. Les autorités s'intéressèrent même à l'aménagement intérieur des habitations.

Dans un projet global de transformation du mode de vie indigène, toute une législation conciliaire (dont le point d’orgue fut en 1583 le concile de Lima, qui structura l'Église sud-américaine jusqu'à la fin du xixe siècle) complétait les dispositions du vice-roi en demandant aux Indiens d'observer certains rites et d'apprendre l'écriture, la lecture et le chant. Près de Cuzco, 43 villages furent réunis dans trois réductions où trois curés encadraient 3 000 habitants ; 119 réductions furent créées au sud-ouest de Cuzco dont les deux tiers avant 1575. Finalement, 1,5 million de personnes furent rassemblées dans environ un millier de villages.

Conceptualisée par Matienzo, la réforme de Toledo fut un combat politique et idéologique pour réformer en profondeur la société indigène. Bien qu'elle ait été initiée par ses prédécesseurs, c'est bien lui qui lui donna un tournant décisif. Sa politique bouleversa, parfois avec violence, les cadres sociaux, mentaux et culturels des Indiens. Il s'agissait de les assimiler partiellement tout en les marginalisant. Une ségrégation qui perdura bien au-delà de la période coloniale.

© Jérôme Thomas, L’Histoire n° 454, novembre 2018.

Avec

Bernand

Carmen Bernand

Professeur Emérite des Universités

 

Née à Paris, fille de républicains espagnols "sans papiers" arrivés en France avec la "Retirada", partie en exil en Argentine (Buenos Aires), un mois après sa naissance, grâce à l'aide de Pablo Neruda et d'amis français que son père, artiste peintre, connaissait depuis longtemps. Elle a vécu à Buenos Aires 25 ans;  c'est là qu'elle a appris le français et qu'elle a fait des études d'anthropologie à la Universidad de Buenos Aires, ayant eu la chance de bénéficier des meilleures années de cet établissement. En octobre de 1964, elle est venue en France pour une thèse avec M. Claude Lévi-Strauss (soutenue en 1970), suivie  d'une thèse d'Etat avec M. O. Dollfuss sur les indigènes de l'Equateur et les représentations du "malheur"  en 1980. Mariée en 1966 avec un hélleniste français et mère d'un garçon en 1972, Carmen Bernand est restée définitivement en France. En 1967 elle a été nommée par M. Alain Touraine au Département de Sociologie de l'Université de Nanterre Paris X comme assistante jusqu'en 2005, date de sa retraite en tant que Professeur. Parallèlement aux activités d'enseignante et aux obligations administratives, elle a poursuivi ses recherches sur les maladies et leurs représentations, commencées en Equateur, puis, dans une perspective historique, sur le monde colonial, les métissages et l'esclavage. Désormais elle travaille sur le monde pré-hispanique à partir de l'iconographie. Elle a pu bénéficier de plusieurs missions en Amérique Latine, USA et Europe, qui lui ont permis de poursuivre le travail de terrain et de documentation.

 

Carmen Bernand a publié 23 livres et un grand nombre d'articles sur ces sujets, en français et en espagnol, ainsi qu'un roman policier sur les Incas (publié au Mexique) et un recueil de poésie à paraître dans deux mois.

 

Hugon

Alain Hugon

Professeur à l’université de Caen, ancien membre de la Casa de Vélasquez, Alain Hugon a travaillé sur les relations entre la France et l’Espagne (1598-1635), puis sur les processus révolutionnaires en Europe au milieu du 17e siècle. L’importance des usages politiques du culturel l’a conduit à retracer les liens étroits entre le monarque et le peintre par une biographie croisée, et illustrée, de Philippe IV d’Espagne (1601-1665) et de Vélasquez (1599-1661). Enfin, la place du problème migratoire dans nos sociétés actuelles a débouché sur des recherches dans le passé menant à de possibles éclairages de la question, par le biais de la première vague migratoire intercontinentale – ibérique – produite par la découverte américaine de Christophe Colomb.

 

 

 

Salinero

Gregorio Salinero

Maître de conférence à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine de l’université Paris I Panthéon Sorbonne et directeur de recherche en Histoire des mondes hispaniques modernes (ENS).

Fabien Paquet

Fabien Paquet

Agrégé d’histoire et chargé de cours en histoire médiévale à l’Université de Caen Normandie. Il collabore avec L’Histoire, où il coordonne régulièrement les dossiers d’histoire médiévale (entre autres sur l’empire Plantagenêt, la guerre de Cent ans et Guillaume le Conquérant).

La conquête : une catastrophe

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